En Italie, «des milliers de mafieux sont en prison et 12 milliards saisis tous les deux ans»

Collage di Antonio Matragrano

Mathieu Ait Lachkar Liberation.fr LE 4 JUILLET, la police italienne a mené une opération d’envergure contre la mafia calabraise. Vingt-quatre familles du sud du pays étaient visées. Pour «Libération», Fabrice Rizzoli, auteur de «la Mafia de A à Z», revient sur ces arrestations, sur les activités de la mafia calabraise, ainsi que sur l’implantation des mafias en Europe.

En Italie, «des milliers de mafieux sont en prison et 12 milliards saisis tous les deux ans». Encore plus réel que la série italienne Gomorra tirée du livre (2006) de Roberto Saviano, condamné à mort par la Camorra, et qui vit depuis sous protection policière. Mardi 4 juillet, quelque 1 000 carabiniers débarqués par hélicoptères, avec des chiens et des spécialistes de la recherche de bunkers pouvant servir de cachette pour les chefs mafieux, ont été déployés avant d’arrêter 116 membres de la Ndrangheta (la mafia calabraise) visés par des mandats d’arrêt. L’opération a permis de mettre à jour les nouvelles structures de l’organisation, dont des sortes de tribunaux supposés résoudre les conflits internes entre les divers clans. Active depuis le milieu du XIXe siècle, la tentaculaire Ndrangheta dépasse désormais sa rivale sicilienne Cosa Nostra sur le plan du chiffre d’affaires comme sur celui des effectifs. Entretien avec Fabrice Rizzoli, auteur de la Mafia de A à Z.

Qu’est-ce que la Ndrangheta ? Quelles sont ses activités ? Selon une étude de l’institut italien Demoskopika, elle serait aussi rentable que la Deutsche Bank et McDonald’s réunis…

La Ndrangheta est tout simplement la mafia italienne la plus puissante. Elle est considérée comme numéro un, aussi bien en nombre d’affiliés [ils seraient au nombre de 60 000, ndlr], qu’en termes de revenus : près de 40 milliards d’euros par an. Originaire de Calabre dans le sud de l’Italie, elle opère dans tout le pays et même ailleurs en Europe, au Canada, et en Australie, mais aussi en Amérique Latine où elle a établi de véritables narco-comptoirs. Le trafic de drogue, et plus précisément de cocaïne, est l’une de ses premières sources d’argent, avec environ 40% de ses bénéfices. L’un des plus grands ports européens de transit de marchandises se trouve en Calabre, un atout majeur pour faire du trafic. Outre la cocaïne, il existe en Calabre une grande culture de cannabis. Au reste de ses activités figure bien sûr la contrebande, le racket, et surtout les revenus de l’économie légale puisque, comme la plupart des autres mafias, la Ndrangheta y blanchit son argent. Ce n’est pas pour rien si c’est la plus puissante des mafias italiennes [devant la Camorra, Cosa Nostra, la Sacra Corona Unita, la Stidda, ndlr]. Elle génère plus d’argent, elle a plus de membres, et moins d’indics, de mafieux qui quittent leur clan pour témoigner devant la justice.

Avec cette opération, peut-on parler d’un virage pris par les autorités italiennes, d’un progrès dans la lutte anti-mafia ?

Les progrès sont notables depuis les années 90, quand l’Italie a commencé à se doter de mesures anti-mafia comme le délit d’association mafieuse, la confiscation de biens, la dissolution des conseils élus pour infiltration mafieuse, ainsi que la création de la Direction nationale des enquêtes anti-mafia. Les coups de filet étaient beaucoup moins récurrents dans les années 50-60. Aujourd’hui, des milliers de mafieux sont en prison et 12 milliards d’avoirs leur sont saisis tous les deux ans. Et ça fonctionne. Conséquence : aujourd’hui, ils tuent moins. Voilà donc un progrès, surtout quand on sait que dans les années 80, c’était un mort par jour à Naples. Magistrats, journalistes, prêtres, personne n’était épargné. En Sicile, toujours dans les années 80, on dénombrait 3 000 morts en trois ans entre 1979 et 1982. On peut donc parler d’opérations utiles qui affaiblissent la mafia italienne. Même si les menaces et autres intimidations envers les journalistes et les commerçants existent toujours… Ceci dit, on peut s’interroger sur le fait que d’autres prennent le relais.

Faut-il y voir une forme d’échec ?

Non, car ce qui est pris est pris. Mais il est vrai que si la mondialisation criminelle n’est pas stoppée, alors la mafia a de beaux jours devant elle.

Au lendemain de ce coup de filet en Italie, la police espagnole a arrêté 24 personnes liées à la Camorra, peut-on parler de transnationalisation de cette mafia ?

Les mafieux quittent leur pays pour trois raisons : d’abord fuir la violence du clan adverse [bien que les règlements de comptes se poursuivent parfois à l’étranger, comme à Duisbourg où une guerre de clans avait fait 6 morts en 2007, ndlr], ensuite la justice et enfin pour faire des affaires criminelles. Et là, l’Espagne est une très belle destination, car considérée comme un «porte-avions» de la drogue en Europe. C’est un pays de transit pour le cannabis qui vient du Maroc, mais aussi pour la cocaïne provenant d’Amérique latine. Dans les années 80, la Camorra était un grand importateur de cocaïne. Et pour faire ce business, il fallait rencontrer les cartels colombiens dans les plus beaux hôtels de Madrid. L’Espagne est également un pays de blanchiment. Pendant longtemps, il n’y a pas eu de législation autour de cette pratique, et avec le développement hôtelier, les Espagnols se sont laissés aller à une colonisation mafieuse sans précédent. Enfin, depuis les pleins pouvoirs donnés aux magistrats italiens, les mafieux sont allés dans les pays où il y a très peu d’enquêtes sur eux. C’est assez simple : quand ils ne font pas de grosses affaires en Italie, ils vont dans les pays où le panel juridique anti-mafia est moins à risques. C’est d’ailleurs ce que disait entre les lignes Pietro Grasso, ancien procureur national anti-mafia : «Affaiblir les organisations mafieuses multiplie les alliances transnationales.»

Alors que faire ?

Le problème, c’est que la globalisation économique et financière a créé des opportunités pour les mafieux. La question des solutions renvoie à la question de la fin de la prohibition des drogues, de la lutte contre les paradis fiscaux, l’instauration d’un délit d’association criminelle… Mais il faudrait intensifier les confiscations, et pourquoi pas mettre les biens saisis à disposition de la société civile. C’est justement ce qu’on appelle «la réutilisation sociale des biens confisqués». D’ailleurs, l’Italie a fait le choix de ne pas mettre aux enchères ses saisies car la puissance économique des mafias permettrait leur rachat.

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