Quand la psychologie arrache les enfants aux griffes de la mafia

Afp ROME – Il risquait la prison pour trafic d’armes, mais cet adolescent, héritier d’un puissant clan mafieux en Calabre (sud), a finalement échappé aux barreaux, mais aussi à sa propre famille. Et cela grâce à l’aide d’un psychologue, Enrico Interdonato, 33 ans, volontaire dans le cadre d’un projet destiné à arracher des adolescents aux griffes de la Ndrangheta, la redoutée mafia calabraise, en les plaçant dans des familles d’accueil ailleurs en Italie. Ce programme, baptisé “Liberi di Scegliere” (Libres de choisir), a pour but de démontrer à ces jeunes qu’une vie en dehors de la mafia est possible, sans qu’ils aient le sentiment de trahir leurs proches.
“Ils sont élevés comme des princes héritiers d’une dynastie, incarnation de l’histoire criminelle de leur ville”, a expliqué Enrico Interdonato, lors d’un entretien avec l’AFP.

“Leurs pères sont presque toujours en prison ou morts, leurs frères ou cousins sont aussi en prison. Dans les sociétés fermées des petites villes calabraises, tout le monde les connaît et ils ressentent le devoir de vivre conformément à leur tradition familiale”, a-t-il ajouté. Les mineurs “à risque” sont soustraits à leur famille sur décision du tribunal pour enfants de Reggio Calabria et placés dans d’autres familles pour y finir leurs études. Et ceux qui le veulent, peuvent aussi être aidés dans leur recherche de travail à leur majorité. Le premier défi consiste à les convaincre qu’il ne s’agit pas d’une punition mais bien d’une chance. Il faut aussi les persuader d’abandonner un monde de facilités où tout leur est dû.

“Etre l’héritier dans un clan mafieux implique des devoirs, mais aussi des privilèges, un accès à un pouvoir économique et social important”, explique ce psychologue.
Bien que chaque cas soit différent, tous sont au début “émotionnellement rigides” et traumatisés après avoir vu leurs proches assassinés ou arrêtés par la police au milieu de la nuit. Mais dès lors qu’une relation se forge, M. Interdonato les conduit à des rencontres, organisées par l’association Addiopizzo, qui rassemble des victimes d’extorsion de la part de la mafia. “Tout comme la police infiltre la mafia, nous infiltrons les anti-mafia”, ironise-t-il. “Ces gens sont traditionnellement considérés comme des ennemis de la mafia, donc ces enfants ont ainsi une chance de voir en face leurs +ennemis+ et de se rendre compte de ce que leur monde leur a fait”, explique encore M. Interdonato.

Ces rencontres peuvent être “très émouvantes”, raconte-t-il. “Dans un cas, nous avons même assisté à une victime de la mafia, vivant sous escorte policière, se lier d’amitié avec l’un de ces jeunes au point de lui offrir un travail”, raconte-t-il. M. Interdonato, qui rencontre ces jeunes une à deux fois par semaine, assure que le but n’est pas qu’ils se retournent contre leurs familles, bien que certains le fassent en devenant des informateurs de la police. “Personne ne veut que ces jeunes coupent les liens du sang ou qu’ils se mettent à haïr leur père. Nous leur disons: vous devez aimer votre père, mais vous devez choisir vous-mêmes votre avenir”, explique-t-il.

L’Italie brise la chaîne du crime en retirant leurs enfants aux mafieux

Ella Ide Afp ROME – C’est l’une des organisations les plus secrètes de la planète, au pouvoir fondé sur l’omerta, les liens du sang et la loyauté envers le clan. Mais pour la très redoutée mafia calabraise, la Ndrangheta, le vent pourrait bien tourner. Des juges italiens ont en effet mis en place une stratégie d’éloignement et de placement des enfants de familles de mafieux afin de leur éviter de suivre les pas de leurs pères ou grands-pères, brisant ainsi la chaîne générationnelle du crime. Critiqué à ses débuts en 2012, notamment par l’Eglise qui contestait le fait d’arracher des enfants à leurs familles, le projet a pris de l’ampleur, sortant des limites de la Calabre pour s’appliquer à l’ensemble des régions touchées par la criminalité organisée. Depuis cinq ans, une quarantaine d’enfants ont ainsi été placés dans des familles d’accueil ou des communautés, dans des localités toujours tenues secrètes, plutôt au Nord de la Péninsule. “C’est un sujet très délicat et nous marchons sur le fil du rasoir”, a admis le ministre de l’Intérieur Marco Minniti, venu lancer le 1er juillet à Reggio de Calabre le protocole “Liberi di Scegliere” (Libres de choisir) en compagnie du ministre de la justice Andrea Orlando.

Ce dispositif prévoit la mise en place de parcours de rééducation, de soutien et de réinsertion sociale pour les mineurs ou jeunes adultes issus ou appartenant à des milieux mafieux. L’objectif étant de leur offrir un projet de vie alternatif à celui qui leur est assigné par la Ndrangheta. “Il y a des moments où les institutions démocratiques doivent intervenir au sein même des relations intrafamiliales pour garantir la liberté des mineurs”, a souligné Marco Minniti. Pour le juge Roberto Di Bella, à l’origine du projet, “les résultats ont été extraordinaires”. “Les enfants retournent sur les bancs de l’école, prennent part à des activités sociales utiles et révèlent des talents et un potentiel qu’ils ne pouvaient exprimer dans leur milieu d’origine”, a déclaré à l’AFP le magistrat, qui préside le tribunal pour enfants de Reggio de Calabre. L’idée de soustraire les jeunes à ce milieu néfaste lui est venue en constatant que ceux qui arrivaient dans son bureau étaient les fils de ceux qu’il avait lui-même condamnés dans les années 1990. Agés de 15 ou 16 ans, les adolescents sont choisis au moment où ils s’apprêtent à faire leur entrer dans la criminalité organisée, alors qu’ils sont arrêtés pour trafic d’armes ou sur la base d’écoutes téléphoniques révélant la volonté de leurs parents de leur passer le relais.

“L’idée est de leur faire comprendre que la prison n’est pas une étape obligatoire ou une médaille que l’on arbore avec fierté”, explique le juge Di Bella. Les magistrats ont aussi été confrontés à des requêtes plus singulières, comme celles de mères venues réclamer l’éloignement de leurs enfants ou leur propre mise à l’écart du clan, certaines étant devenues des informatrices. “Nous sommes en train de briser des modèles culturels réputés inviolables, tout en définissant des profils psychologiques nouveaux”, explique Roberto Di Bella. Le nouveau protocole, financé par des fonds régionaux, prévoit d’associer au sein d’une “équipe éducative anti-mafia” des psychologues, des travailleurs sociaux, les tuteurs et les familles d’accueil. “Ces enfants sont très rigides d’un point de vue émotionnel, ils sont élevés pour devenir des +durs+. L’important est de les emmener dans un lieu où leur nom ne fait pas d’eux les héritiers d’une dynastie et où ils peuvent apprendre à se connaître”, a expliqué à l’AFP le psychologue Enrico Interdonato, qui a accompagné trois de ces jeunes pendant leur placement.

La Ndrangheta -qui tient son nom du grec ancien “courage”- passe pour avoir surpassé les mafias sicilienne et napolitaine grâce au trafic de cocaïne d’Amérique latine.
Basée sur une structure familiale, elle est surtout implantée en Calabre, mais de récentes arrestations ont montré qu’elle était également influente dans le nord de l’Italie et dans d’autres pays européens. “Une voie a été ouverte et elle peut être suivie dans d’autres contextes, pas seulement celui de la ‘Ndrangheta mais aussi dans les quartiers sensibles de Naples ou la banlieue de Palerme”, a déclaré le Garde des Sceaux Andrea Orlando.

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