Vers un Kurdistan enfin indépendant?

Ken­dal Nezan Liberation.fr DANS TROIS MOIS, envi­ron 3,5 mil­lions d’électeurs kur­des auront à répon­dre par oui ou non à la que­stion de l’indépendance du Kur­di­stan ira­kien. En 2003, après la chu­te de la dic­ta­tu­re ira­kien­ne, le Par­le­ment du Kur­di­stan, à la deman­de de la coa­li­tion anglo-amé­ri­cai­ne, a con­sen­ti à la par­ti­ci­pa­tion des Kur­des dans les nou­vel­les insti­tu­tions ira­kien­nes dans l’espoir de bâtir un Irak nou­veau, démo­cra­ti­que et fédé­ral, respec­tueux de l’identité et des droi­ts de ses mul­ti­ples com­po­san­tes natio­na­les, lin­gui­sti­ques et reli­gieu­ses. Ces prin­ci­pes ont inspi­ré la nou­vel­le Con­sti­tu­tion ira­kien­ne adop­tée en 2005 par réfé­ren­dum par plus de 80 % des élec­teurs.

L’une des dispo­si­tions essen­tiel­les de cet­te Con­sti­tu­tion, sti­pu­le que le gou­ver­ne­ment cen­tral devait orga­ni­ser, avant le 31 décem­bre 2007, un réfé­ren­dum dans les ter­ri­toi­res dits «dispu­tés» (enco­re rat­ta­chés à Bag­dad mais peu­plés majo­ri­tai­re­ment de Kur­des, com­me dans la région de Kir­kouk) afin que les popu­la­tions con­cer­nées puis­sent libre­ment déci­der de leur rat­ta­che­ment ou non à la région du Kur­di­stan. Le gou­ver­ne­ment de Bag­dad n’a pas respec­té cet­te obli­ga­tion con­sti­tu­tion­nel­le, pas plus qu’il n’ait lais­sé les Ara­bes sun­ni­tes déci­der par réfé­ren­dum éri­ger leur pro­vin­ce en une région fédé­rée. Leurs droi­ts con­sti­tu­tion­nels ont été bafoués, leurs mani­fe­sta­tions paci­fi­ques écra­sées dans le sang. Ce déni de droit a pous­sé une bon­ne par­tie des Ara­bes sun­ni­tes vers les mou­ve­men­ts isla­mi­stes radi­caux, dont Daech est l’avatar ulti­me et le plus san­gui­nai­re. Les Kur­des, de leur côté, ont per­du tou­tes leurs illu­sions sur la pos­si­bi­li­té d’un Irak uni, démo­cra­ti­que et inclu­sif. L’un des der­niers liens qui les atta­cha­ient à Bag­dad était la dota­tion finan­ciè­re allouée à la région du Kur­di­stan repré­sen­tant 17 % du bud­get ira­kien. Elle ne leur est plus ver­sée depuis jan­vier 2014.

Ain­si, l’Irak finan­ce les mili­ces chii­tes enca­drées par l’Iran mais refu­se de payer les sol­des des pesh­mer­gas kur­des ; il ver­se leurs salai­res aux employés et fonc­tion­nai­res ira­kiens restés dans les zones sous occu­pa­tion de Daech mais n’a pas de bud­get pour l’administration du Kur­di­stan. Cel­le-ci a refu­sé de se plier au dik­tat du Pre­mier mini­stre ira­kien chii­te Mali­ki, et a déve­lop­pé ses pro­pres expor­ta­tions pétro­liè­res pour assu­rer son finan­ce­ment.

Début 2014, le cou­ple kur­do-ira­kien était déjà au bord de la rup­tu­re. Le gou­ver­ne­ment du Kur­di­stan pré­voyait alors d’organiser un réfé­ren­dum pour con­sa­crer et légi­ti­mer le divor­ce d’avec Bag­dad. La défer­lan­te de Daech a bou­le­ver­sé la don­ne. Les Kur­des ont dû se mobi­li­ser pour défen­dre leur ter­ri­toi­re. Mal­gré une sévè­re cri­se finan­ciè­re, cau­sée par la sup­pres­sion par Bag­dad de leur dota­tion bud­gé­tai­re, ils ont accueil­li géné­reu­se­ment envi­ron 1,8 mil­lion de réfu­giés et dépla­cés dont une gran­de majo­ri­té d’Arabes sun­ni­tes qui, en dépit de leur natio­na­li­sme pana­ra­be, ont pré­fé­ré cher­cher asi­le chez les Kur­des plu­tôt que dans les pro­vin­ces ara­bes chii­tes du Sud.

Les Kur­des veu­lent gérer leurs affai­res dans leur pro­pre pays, qui est aus­si celui des Assy­ro-Chal­déens, des Turk­mè­nes et des Ara­bes instal­lés de lon­gue date. Ils n’ont aucu­ne con­voi­ti­se sur les ter­res de leurs voi­sins. Depuis 1991, ils ont tran­sfor­mé un pays déva­sté, où 90 % des vil­la­ges, une ving­tai­ne de vil­les et l’économie agro-pasto­ra­le ava­ient été détrui­ts par la ter­ri­ble dic­ta­tu­re ira­kien­ne, en un Etat de fac­to doté d’institutions démo­cra­ti­ques, d’aéroports, de for­ces armées et de poli­ce, d’infrastructures éco­no­mi­ques et édu­ca­ti­ves moder­nes. Ce pays de 5,5 mil­lions d’habitants (7,7 mil­lions si l’on y inclut les ter­ri­toi­res dispu­tés) comp­te désor­mais 30 uni­ver­si­tés dont trois ensei­gnant en anglais. Près de la moi­tié des étu­dian­ts sont des fil­les. Le plu­ra­li­sme poli­ti­que et reli­gieux est assu­ré. C’est le seul pays du Pro­che-Orient où on ne déplo­re aucun pri­son­nier poli­ti­que, aucun jour­na­li­ste en pri­son. La situa­tion éco­no­mi­que, affec­tée par la cri­se finan­ciè­re, par le lourd tri­but de la guer­re con­tre Daech et par le poids de l’accueil mas­sif de réfu­giés et dépla­cés, reste dif­fi­ci­le mais sup­por­ta­ble. Elle devrait s’améliorer d’ici à la fin 2017 grâ­ce à l’augmentation sub­stan­tiel­le des expor­ta­tions pétro­liè­res et du gaz. Enfin, la guer­re con­tre Daech a con­traint les Kur­des à moder­ni­ser leur armée de pesh­mer­gas grâ­ce au sou­tien en maté­riel et en for­ma­tion de la coa­li­tion alliée où la Fran­ce joue un rôle majeur.

Agis­sant dans un envi­ron­ne­ment régio­nal com­pli­qué, con­flic­tuel, voi­re chao­ti­que, le Kur­di­stan a fait mieux que sur­vi­vre. Il a su déve­lop­per des rela­tions de voi­si­na­ge et de coo­pé­ra­tion éco­no­mi­que apai­sées avec la Tur­quie et l’Iran. Par­te­nai­re stra­té­gi­que de Washing­ton dans la lut­te d’abord con­tre Al-Qae­da, puis de Daech, il est en excel­len­ts ter­mes avec tous les pays euro­péens dont la Fran­ce, l’Allemagne, l’Italie, mais aus­si le Royau­me-Uni, les Pays-Bas, la Suè­de. Le Cana­da, l’Australie, le Japon, la Corée du Sud, et, plus récem­ment, l’Inde ont noué de soli­des rela­tions avec le Kur­di­stan. La Rus­sie est allée plus loin enco­re en auto­ri­sant sa socié­té Rosneft à ache­ter mas­si­ve­ment du pétro­le kur­de au ter­mi­nal turc de Cey­han pour le raf­fi­ner dans ses raf­fi­ne­ries d’Allemagne. Cet accord va assu­rer des res­sour­ces régu­liè­res et sécu­ri­sées à l’économie kur­de. Enfin, le Kur­di­stan entre­tient des rela­tions sui­vies avec les pays ara­bes dont plu­sieurs – Egyp­te, Ara­bie Saou­di­te, Jor­da­nie, Emi­ra­ts ara­bes unis (EAU) – ont ouvert des con­su­la­ts dans la capi­ta­le kur­de Erbil. Après avoir long­temps espé­ré le réta­blis­se­ment à Bag­dad d’un pou­voir sun­ni­te fort, ces pays ne ver­ra­ient pas néces­sai­re­ment d’un mau­vais œil l’émergence d’un Kur­di­stan indé­pen­dant, rédui­sant la puis­san­ce d’un Irak chii­te allié à l’Iran.

L’issue du scru­tin ne fait pas de dou­te. Lors d’une con­sul­ta­tion infor­mel­le, orga­ni­sée en 2005 par la socié­té civi­le kur­de, 98 % des élec­teurs s’étaient pro­non­cés en faveur de l’indépendance du Kur­di­stan. En dépit de cer­tains tirail­le­men­ts et ten­sions inter­nes et nonob­stant les manœu­vres de cer­tains Eta­ts voi­sins, le réfé­ren­dum du 25 sep­tem­bre devrait don­ner une légi­ti­mi­té démo­cra­ti­que mas­si­ve aux aspi­ra­tions à l’indépendance du peu­ple du Kur­di­stan. Les auto­ri­tés kur­des enga­ge­ront alors des négo­cia­tions avec Bag­dad pour un divor­ce à l’amiable paci­fi­que.

C’est pour­quoi nos démo­cra­ties devra­ient sou­te­nir et accom­pa­gner la démar­che paci­fi­que et démo­cra­ti­que du Kur­di­stan ira­kien vers son indé­pen­dan­ce. La Fran­ce, qui a des liens forts avec le peu­ple kur­de et des respon­sa­bi­li­tés histo­ri­ques dans son sort, s’honorerait à pren­dre l’initiative d’une diplo­ma­tie pré­ven­ti­ve et inven­ti­ve pour con­vain­cre ses par­te­nai­res et alliés que l’émergence d’un Kur­di­stan indé­pen­dant com­me Etat tam­pon neu­tre entre les mon­des chii­te et sun­ni­te con­tri­bue­rait à la sta­bi­li­té régio­na­le, et ren­dra enfin justi­ce à une par­tie du peu­ple kur­de qui a été si mal­me­né depuis plus d’un siè­cle.

L'auteur est Pré­si­dent de l’Institut kur­de de Paris

Be the first to comment

Leave a Reply

L'indirizzo email non sarà pubblicato.


*