En Calabre, la mafia chassée des processions de la Semaine sainte

Samuel Lie­ven avec Adi­sta La Croix APRES l’annulation de pro­ces­sions dans plu­sieurs vil­la­ges et la publi­ca­tion de la note pasto­ra­le sur la ndran­ghe­ta – « Témoi­gner de la véri­té de l’Évangile » – par la con­fé­ren­ce épi­sco­pa­le de Cala­bre, le 25 décem­bre der­nier, plu­sieurs dio­cè­ses ont émis des règles pour l’organisation et le bon dérou­le­ment des pro­ces­sions reli­gieu­ses. Leur objec­tif : évi­ter les infil­tra­tions par les clans de la ndran­ghe­ta. «Ces der­niers, écrit Luca Koc­ci dans la revue Adi­sta, uti­li­sent les mani­fe­sta­tions de pié­té popu­lai­re pour affir­mer leur visi­bi­li­té, leur pre­sti­ge et leur domi­na­tion sur le ter­ri­toi­re. » Notam­ment, en por­tant eux-mêmes les sta­tues de la Vier­ge et des sain­ts, ou en impo­sant des arrê­ts et des incli­na­tions à des endroi­ts stra­té­gi­ques. Quand la Vier­ge s’arrête devant un boss de la mafia… 

Dans le dio­cè­se d’Oppido Mamer­ti­na-Pal­mi (Rc), à Tre­si­li­co, l’été der­nier, après l’inclination de la sta­tue de la Vier­ge des Grâ­ces devant la mai­son d’un boss de la mafia, Mgr Fran­ce­sco Mili­to a ain­si déci­dé de suspen­dre les pro­ces­sions. À l’approche de Pâques, pério­de riche en pro­ces­sions, le pré­lat a levé son inter­dic­tion tout en accom­pa­gnant sa déci­sion d’un « Gui­de pour les célé­bra­tions, les exer­ci­ces pieux et les pro­ces­sions de la Semai­ne sain­te ». Outre des indi­ca­tions théo­lo­gi­ques, litur­gi­que et pasto­ra­le, le tex­te con­tient des nor­mes pra­ti­ques pour empê­cher les infil­tra­tions. Il y est entre autres pré­ci­sé que « tou­te for­me de col­lec­te d’argent est sévè­re­ment pro­hi­bée ». Le par­cours des pro­ces­sions et les éven­tuels arrê­ts doi­vent éga­le­ment fai­re l’objet d’une « pro­gram­ma­tion préa­la­ble en accord avec le con­seil parois­sial ». Enfin, les por­teurs de sta­tues doi­vent être choi­sis « par­mi les fidè­les à la foi chré­tien­ne éprou­vée, fré­quen­tant régu­liè­re­ment les sacre­men­ts, la mes­se domi­ni­ca­le et la vie de la parois­se. » Les mem­bres et les pro­ches de la mafia exclus des pro­ces­sions

Enco­re plus détail­lé, le règle­ment dio­cé­sain pour les pro­ces­sions publié par l’évêque de Mile­to-Nico­te­ra-Tro­pea, Mgr Lui­gi Ren­zo, ne se limi­te pas à la Semai­ne sain­te. L’évêque de Mile­to a en effet déjà été plu­sieurs fois con­fron­té à des affai­res d’infiltration par la ndran­ghe­ta : en 2010, à l’occasion de la pro­ces­sion de l’Affruntata (pro­ces­sion très popu­lai­re en Cala­bre), l’évêque lui-même a blo­qué le char de la Vier­ge et du Chri­st res­su­sci­té dans l’église, exi­geant une sélec­tion plus rigou­reu­se des por­teurs. L’irritation de la mafia loca­le s’est d’ailleurs mani­fe­stée quel­ques jours plus tard avec des coups de pro­jec­ti­les sur la por­te du prieur de la con­fré­rie du Très Saint Rosai­re, orga­ni­sa­teur de la fête… À Pâques 2014, la même pro­ces­sion avait été annu­lée par­ce que les for­ces de l’ordre, après avoir mis à jour des infil­tra­tions par les clans, ava­ient sti­pu­lé que les sta­tues deva­ient être trans­por­tées par des volon­tai­res de la pro­tec­tion civi­le. Une autre annu­la­tion a enco­re eu lieu l’été der­nier en rai­son des obser­va­tions émi­ses par la poli­ce sur la pro­xi­mi­té de cer­tains por­teurs avec une ban­de de la ndran­ghe­ta.

De nou­veaux règle­men­ts très pré­cis « Avec le nou­veau règle­ment, de tel­les situa­tions ne devra­ient plus se repro­dui­re », expli­que le jour­na­li­ste. Outre l’approbation du par­cours et des arrê­ts par le con­seil parois­sial, ain­si que la sélec­tion des por­teurs par­mi des per­son­nes de con­fian­ce, il est pré­ci­sé que « les per­son­nes adhé­rant à des asso­cia­tions con­dam­nées par l’Église ou dont le pro­cès ou la con­dam­na­tion pour asso­cia­tion mafieu­se est en cours sans qu’elles aient don­né de signe de repen­tan­ce », ne peu­vent par­ti­ci­per à la pro­ces­sion. « Par ail­leurs, tout chan­ta­ge pour por­ter les sta­tues est pro­scrit, ain­si que les col­lec­tes d’argent, ou enco­re les arrê­ts devant des habi­ta­tions ou des per­son­nes, sauf s’il s’agit d’hôpitaux, de mai­sons de soin ou de mala­des. » Un cha­pi­tre entier est con­sa­cré à la seu­le pro­ces­sion de l’Affruntata. Les fidè­les sont ain­si invi­tés à ne pas « se lais­ser dépos­sé­der de ce qui appar­tient à leur patri­moi­ne reli­gieux le plus authen­ti­que, en le lais­sant entre les mains de gens peu scru­pu­leux qui n’ont rien de chré­tien et pra­ti­quent une reli­gion à l’envers, offen­sant ain­si le vrai chri­stia­ni­sme popu­lai­re. » Un niveau d’infiltration ten­ta­cu­lai­re Quant aux pasteurs, « qu’ils soient plus cou­ra­geux et unis pour don­ner de nou­veaux signes d’espérance au peu­ple de Dieu ». Aux mem­bres des con­fré­ries, il est deman­dé de « renon­cer à de pré­ten­dus pri­vi­lè­ges » et de col­la­bo­rer avec les prê­tres « afin d’exécuter scru­pu­leu­se­ment les direc­ti­ves dio­cé­sai­nes en la matiè­re ». Enfin, le choix des por­teurs de sta­tues devra obéir à des règles enco­re plus stric­tes : il devra se fai­re publi­que­ment, par­mi une liste de pré-inscri­ts ayant répon­du à un avis affi­ché dans l’église durant le Carê­me. Tou­te per­son­ne étran­gè­re à la parois­se ne peut s’inscrire. Les rem­pla­ce­men­ts en cours de pro­ces­sion sont inter­di­ts.

« Ces règle­men­ts extrê­me­ment détail­lés don­nent une idée du niveau d’infiltration ten­ta­cu­lai­re » des pro­ces­sions par la ndran­ghe­ta, sou­li­gne Luca Koc­ci, appe­lant de ses vœux l’application de ces bon­nes pra­ti­ques dans d’autres régions d’Italie.

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